« Elle écrit. Des carnets de toutes les couleurs. Des encres de tous les sangs. Elle écrit le soir, ce ne serait pas possible autrement. Après les courses, le bain donné à l’enfant, les leçons à faire réciter. Elle écrit sur la table desservie. Loin dans le soir. Tard dans la langue. Quand il l’abandonne pour la menue monnaie d’un sommeil, ou d’un jeu. Quand ceux qu’elle nourrit ne savent plus rien d’elle. Quand elle est à elle-même hors d’atteinte: seule devant la page. Misérable devant l’éternel. Beaucoup de femmes écrivent ainsi, dans leurs maisons gelées. Dans leur vie souterraine. Beaucoup qui ne publient pas. Ma vie me fait souffrir. Ma vie me tue le jour, la nuit je tue ma vie. J’attendais d’être reine. Je ne sais plus que mendier. Je voulais vivre de bel amour. Je meurs de sale blessure. Et pourtant je suis là: indemne. Je souffre de ma vie intacte dedans ma vie ruinée. Je meurs de trop de chant dans trop peu de feuillage.
Elle va dedans sa vie comme une aveugle. Elle va dans l’écriture comme un printemps. De temps en temps elle vous montre un carnet. Chacune des phrases vous touche, comme au fleuret: leur pointe acérée pénètre à merveille dans vos yeux. Ce qui vous touche est un mystère. C’est là et c’est ailleurs.
Un jour elle écrit. Un autre jour elle n’écrit plus. Ce deuxième jour dure des années. Ce temps est emmené par l’enfant dernier-né. Elle renverse le lait des encriers. Elle lange l’enfant dans les pages blanches. Elle lui cède toutes ses phrases. Il en fait des ombres chinoises, des cris, des rires. Il en fait n’importe quoi. Elle lui donne son bien le plus précieux — sa voix. Il en fait un jouet docile, merveilleusement souple. Elle s’attache à l’enfant de tout ce qu’elle lui donne: les carnets, la solitude, le silence. Tout. Elle contemple l’étendue chaque jour croissante des fatigues. Elle sourit. On pourrait même parler de bonheur. Une espèce singulière du bonheur. Une manière d’être heureuse qui n’empêche pas la souffrance, qui ne gène pas le désespoir en cours. Un roseau sur le bord des eaux noires. Elle est dans le souci incessant de l’enfant, dans la veille insomniaque. Elle est dans ce souci pour tous ceux qui l’approchent. C’est une façon apprise dans l’enfance. C’est une nature seconde, plus forte que sa nature. C’est sa façon d’aimer, elle n’en connaît pas d’autre: d’un amour de pure perte. D’un amour survivant à toutes fins. D’un amour survivant à l’amour.
L’enfant grandit, fortifié d’elle. Les premiers pas, les premiers mots. Les heures d’école. Alors elle revient aux carnets. Doucement d’abord. Comme à la dérobée. Fautive, furtive. Dans les premières pages, elle colle des photographies de l’enfant. Puis, un peu plus loin, des fragments de peinture. Avec parfois une phrase d’un livre aimé. Un galet dans l’eau vive des lectures. Les images se font plus rares. Les phrases s’agrandissent. Toujours des citations — qu’elle corrige quelquefois. Elle dit: rectifié. Ça, c’est du Paul Eluard rectifié. Et ça, de l’Apollinaire, rectifié aussi. Elle change un mot, exile une virgule pour atteindre à plus de fraîcheur. La convalescence se poursuit. La greffe prend bien. Elle renoue peu à peu avec sa voix, d’abord couverte par celle des autres. Enfin elle n’écrit plus qu’elle-même. Seule et chantante. Désespérée et riante.
L’enfant sommeille dans la chambre à côté. L’enfant qui bientôt la quittera. L’amour qui nécessairement la tuera. Comme on rêve, elle écrit. Comme on rêve d’une vie d’autant plus vraie qu’elle manque, d’autant plus claire qu’elle brûle. L’enfant n’y entre pas dans cette vie, ni le mari, ni même soi. C’est une vie qu’on n’a pas, et pourtant c’est la seule. Elle écrit pour l’avoir. Elle écrit pour le pain quotidien, celui qui n’est jamais donné. Le pain du silence, la mie de lumière. Le blé de l’encre. (…) Dans l’enfance elle contemplait le ciel dans une flaque d’eau. Son coeur se prenait aux plus simples lumières. C’est cela qu’elle trouve dans l’écriture. (…)
A vingt ans, elle avait de longs cheveux noirs. Une rivière aux épaules. Une armure de douceur. C’est peut-être ça qu’elle recherche dans les carnets dormants: l’ancien visage, l’image ouverte. Un peigne de mots sur l’encre noire. C’est peut-être ça, ou autre chose. Et même rien. Il y a besoin de si peu, pour écrire. Il n’y a besoin que d’une vie pauvre, si pauvre que personne n’en veut et qu’elle trouve asile en dieu, ou dans les choses. Une abondance de rien. Une vie à l’inverse de celles qui sont perdues dans leur propre rumeur, pleines de bruits et de portes. (…) On ne peut bien voir que dans l’absence. On ne peut bien dire que dans le manque. On ne peut, pour voir le pur visage de la mendiante, que tourner les pages d’un carnet, regarder ces écritures qui s’entassent dans le soir: l’héritage fabuleux qui grandit dans le sommeil de l’enfant. »
Christian Bobin