Envolée de mains

Lors des ateliers, l’espace de quelques minutes en guise d’induction, prémisse au temps d’écriture individuel, il arrive que nous écrivions à plusieurs mains . Ce temps favorise en général le passage à « l’état » d’écriture, au libre rebond des mots. La résonance l’emporte sur la réflexion, l’attention l’emporte sur l’intention. Voici quelques-uns de ces textes écrits collectivement :

« L’enfant regarde par la fenêtre. Dans le jardin, un lac. Il veut sortir, hésite. Il faudrait qu’il s’habille chaudement. Son manteau, accroché trop haut, le défie. Quand vont-ils rentrer?

Trop longtemps. Trop longtemps sans cligner des yeux. Il ouvre la porte, s’élance vers le jardin.

Si nus étaient ses yeux. Son corps, en s’allongeant, recouvrit de flocons l’herbe tendre, inventa quelques rides aux joues du lac. »

Alix, Angélique, Bruno, Cécile, Cédric, Danielle, Françoise, Jacques, Laurent, Serge

*

« La porte venait de s’ouvrir sous ses yeux. Comme si, ce matin, l’absente avait un corps, comme si elle revenait du paysage.

Une ombre glisse sur le mur. Un frisson court sur la nuque.

Les traces de sa présence sur le banc de la cuisine. Dans un  instant, elle voudra faire du café. »

Alix, Angélique, Bruno, Cécile, Cédric, Danielle, Françoise, Jacques, Laurent, Serge

*

« L’hiver a fait tomber ses yeux. Je cherche ses yeux. Dans la neige. Elle n’a pas pu résister au rythme des saisons. L’hiver recouvre les choses, les fait disparaître.

– Ses yeux, il les a fait tomber.

– Ce n’est pas grave, Sandrine, on lui mettra des bonbons à la place des yeux. »

Alix, Angélique, Bruno, Cécile, Cédric, Danielle, Françoise, Jacques, Laurent, Serge

*

« Je plante du bleu. Demain sera vert.

Je sème du rouge. Demain la pluie redoublera.

Je sèche du jaune. Demain sera vacances. »

Alix, Angélique, Bruno, Cécile, Cédric, Danielle, Françoise, Jacques, Laurent, Serge

*

« Les feuilles blanches où tu voulais écrire étaient déjà mortes. Le vent s’élançait pour les emporter.

Tu laissas passer la saison, tu laissas venir l’automne de ton écriture.

Jusqu’à ce matin noir de mots. »

Alix, Angélique, Bruno, Cécile, Cédric, Danielle, Françoise, Jacques, Laurent, Serge

*

« Son visage perdu. Très loin. Au coeur d’un parc qui aurait mangé tous ses sentiers.

Les oiseaux picorent à ses pieds, à ses pieds de statue, à ses pieds de géant. Ils y ont laissé leurs marques.

Un enfant prend entre ses mains une boule de neige et la lance dans l’air figé par le gel comme un livre fermé. La boule de neige fait floc en s’écrasant sur ses pieds.

Vacillant sur son socle, le géant de pierre s’effondre, brisant la glace de l’étang. »

Catherine, Cédric, Jacques, Serge

*

« Ta tristesse comme une robe trop usée, tu voudrais la découdre et jeter ses lambeaux à la mer.

La marée les retrouvera, les déposera sur la grève ; un enfant jouera à reconstituer le puzzle. Et tes pas le trouveront comme on trouve une vive hérissée sous le sable remué par la mer.

Tu te pencheras près de la marée, près de l’enfant, tous trois autour de ce mystère qui ne t’appartient plus.

Ta tristesse s’en ira comme une robe trop usée jetée à la mer. »

Catherine, Cédric, Jacques, Serge

*

« Dans la buée de l’hiver, ton haleine fait se lever un ancien soleil.

Je te regarde, tu ne me dis rien, le train roule. Le train roule et moi je te perds. Sur la vitre, ta respiration, tes yeux qui me fuient. Tu serres les mains comme pour te réchauffer.

Le soleil se couche, le train roule. Les songes à nouveau et tu m’apparais avec une éclatante lucidité. Tes bijoux, ta peau, ton parfum. Tu poses ta tête sur mon épaule. Le paysage se déroule et disparaît au loin. »

Aïcha, Alix, Cédric, Jacques

*

« L’enfant revient du talus des nuages. Vers la maison qui est un miroir.

Une abeille butine la fleur au rideau de la cuisine. La maison est restée fraîche par cet après-midi d’été. L’enfant s’approche de grand-père assoupi, pose la main sur son bras. Il allume une cigarette et ferme les rideaux. L’abeille vole dans les ronds de fumée. Grand-père ne bouge plus.

L’enfant tire sur la cigarette; la fumée lui pique les yeux. Il la plante entre les lèvres de grand-père, attrape un morceau de bois : Pan, pan, si tu bouges, t’es mort!« 

Cédric, Isabelle De., Isabelle Dr., Jacques, Nicolas

*

« Elle ouvre la porte. C’est lui, sans valise, sans sourire, sans regard. Un bouquet dans les mains.

C’est lui, sans manteau, qui lui tend le bouquet.

Elle ouvre les mains puis les referme et les laisse tomber.

Les fleurs s’éparpillent sur le sol. Un sourire grimpe sur son visage à lui. Elle s’est mise à pleurer.

Ce geste, perdu, de ramasser les fleurs et chaque pétale, de s’être agenouillée à ses pieds. De réparer, malgré tout.

Elle se relève, leurs yeux se pardonnent. Il lui tend la main. »

Cédric, Isabelle De., Isabelle Dr., Jacques, Nicolas

*

« Sur la terrasse, il lève les bras au ciel, attrape le soleil, le mange comme une pomme.

Il a au visage ce masque sage des livres d’enluminures. Il éclate, ivre de rires.

Sur la terrasse, le ciel est descendu, a étendu sa couverture bleue, éteint le soleil. Chuut, bébé dort…« 

Cédric, Isabelle De., Isabelle Dr., Jacques, Nicolas 

*

« Dehors, les feuilles grandissaient à perte de vue. Dedans, les murs s’épaississaient. Elle s’assit près de la porte. Il n’y avait plus rien à faire. Que laisser l’ombre venir lécher les murs, remplir les placards, monter au grenier, obscurcir tout.

Il n’y avait plus rien à faire. Que rester là dans le noir, les yeux brillants. »

Cédric, Danielle, Françoise, Isabelle 

*

« Un écrin sans bijoux, la caisse défoncée dans la pénombre du grenier, toi au fond de l’hiver.

Les nuits devinrent de plus en plus longues. Il ne resta plus qu’un court moment de jour, à peine quelques heures éclairées d’un soleil blanc.

Ta peau devint épaisse et jaune. Tes yeux clos sur le monde arrêté. Ta bouche aux mots gercés. Tes cheveux ruisselants des premières gelées.

Lentement, l’hiver t’a cloué. »

Cédric, Danielle, Françoise, Isabelle

*

« Une voiture s’est arrêtée devant la maison. Qui est cet inconnu, que va-t-il nous amener?

– En tout cas, il n’apporte pas le beau temps. Tu as vu le ciel, dit la vieille. C’est déjà l’automne. L’automne en juillet.

La jeune fille ferme la fenêtre, reste seule avec le silence de la maison un instant encore avant que l’homme ne sonne. Il ne sonne pas, frappe doucement contre le bois dur.

– Bonjour, mademoiselle. Je viens pour la mise en bière.

– Oui.

– Où est-elle?

– Dans sa chambre, à l’étage… Vous avez vu le ciel. Elle aurait dit que c’est l’automne en juillet. »

Cédric, Danielle, Françoise, Isabelle

*

« Les nénuphars du soleil irisaient l’eau de la fontaine.

Toutes ces eaux bues et le sang de l’été que je partage avec toi. Toi, allongée sur la pierre. Je tiens ta main et la peau chaude de tes doigts fond dans ma paume. »

Cédric, Danielle, Françoise, Isabelle

*

« Ce matin, ton visage est du côté du couchant. Et tu es loin de moi, je le vois.

Trouver la clef du sang, te remonter du puits oublié, respirer l’odeur de tes paysages qui n’ont pu accoster.

M’imprégner infiniment de l’image de ton grand corps immobile à notre fenêtre. »

Cédric, Danielle, Françoise, Isabelle

*

« Le long du quai, tu marches une fleur entre les dents. Je te suis, dans tes pas vers l’inconnu, vers nulle part. Là où les enfants meurent de chagrin, assis sur les balançoires qui rouillent entre les arbres. Là où je cueillerai la fleur entre tes dents et prendrai tes lèvres dans les miennes. Là où nous consolerons. »

Catherine D., Catherine G., Cédric, Jacques, Karim, Marlène 

*

« Sur la route creuse, sa voiture gondole, crépite, croasse, crie et peine. Le ciel rouge devant annonce l’heure tardive. Proche d’arriver, il soupire.

Mais un pneu crève, et presque plus d’essence. Presque plus de sel dans l’eau des larmes, presque plus de vent dans les cheveux.

La musique s’arrête avec la voiture et il regarde la femme assise à côté de lui. Elle dort. Elle n’a pas entendu le bruit, elle n’a rien senti, elle n’a rien entendu. Elle ne l’aime plus.

Il sort de la voiture. Il sort. Et continue à pas d’homme tout ce chemin perdu. »

Catherine D., Catherine G., Cédric, Jacques, Karim, Marlène

*

Les meubles sous leurs draps blancs, la fenêtre ouverte, une brise, pas plus qu’une haleine de silence, venue des jardins et des rues, le carré de soleil qui passe sur les choses et te trouve.

Tu n’es pas venu ici depuis vingt ans. Le déménagement à régler. Dans trois jours, tu es reparti.

Depuis longtemps, tu attendais. Tu retrouves au grenier une malle avec des photos et un journal. Ton enfance verrouillée; le cadenas a rouillé et il a éclaté sur le plancher usé par tant de pas mal réglés.

Tant de pas, les photos, le journal. C’est toi qui pleures dans le grenier. »

Catherine D., Catherine G., Cédric, Jacques, Karim, Marlène

Un commentaire pour Envolée de mains

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