« C’était jour de grand flottement dans la langue. Nous ne savions plus rien de nous. Nous allions nus dans la mémoire pour colmater les brèches du manque de parole. Aucun récit, aucun désir de récit ne pouvait tailler de sente au travers des ronciers accumulés sur les seuils. Aucun livre, aucun désir de lecture pour installer une clairière. Comme si la langue était un bras mort où pas même une libellule ne fait frissonner la surface. Les oiseaux étaient comme des virgules affolées, lancées dans le paragraphe vide du ciel.
Et tout à l’avenant nous marchions dans des chapitres déglingués, nous arpentions des paysages avec une langue en lambeaux.Tout notre savoir antérieur collait à nos chaussures en terre grasse et lourde, formant un socle de boue durcie pour la statue que nous devenions.
Mais lorsque nous fûmes complètement immobiles, quelque chose recommença à bouger, comme en dehors de nous, nous expulsant du figement ancien. Et il nous a fallu du temps pour nous apercevoir du lien entre ce quelque chose qui recommençait et le frémissement dans la langue. C’est ainsi que se construisit à nouveau le lien d’avenir. »
Philippe Berthaut