Faire bouger le langage

« Le poète ne court pas après le réel comme s’il s’agissait d’un animal en fuite. Il y est immergé, comme tout le monde, mais sans le savoir tant la réalité, cette description apprise, nous accapare et nous limite. Et cette description, c’est notre langue et ce qu’elle véhicule d’idéologie et de culture qui nous l’impose, dès notre naissance. Nous y baignons. A tel point que c’est à travers elle que nous percevons, sentons, pensons. Elle est la somme de tous ces grossiers camions et monuments qui, nous dit Ponge, forment bien plus que le décor de notre vie, puisqu’ils nous habitent et nous parasitent à notre insu. Je crois qu’on commence à écrire contre ça. Pour sortir de cette aliénation. Pour essayer d’échapper à cette radiophonie intérieure qui ne cesse de diffuser jusque dans notre sommeil. Parce qu’un beau jour on éprouve que seul le langage permet d’échapper au langage. Que ce n’est qu’en faisant bouger ces conventions, ces clichés, habitudes qu’on arrivera peut-être à voir, à entendre, à penser autre chose. On dit que nous sommes poètes, disait aussi Breton, parce que nous nous attaquons au langage qui est la pire des conventions. On commence donc par parler contre les paroles (Ponge, encore). Parler contre les paroles, c’est perdre ses repères, sortir de ce cadre rassurant où les mots disent ce qu’ils veulent dire. Alors, on ne sait plus où l’on est. On est là et on n’y est plus. Les choses n’ont pas changé et, en même temps, elles sont prises dans une étrange lumière. Cette lumière étrange, c’est pour moi, le signe du réel. Et si j’utilise depuis longtemps ce couple de termes qui a la même origine (res, la chose), c’est pour faire sentir qu’entre réel et réalité il n’y a pas de différence ontologique, comme disent les philosophes ; qu’il n’y a pas la réalité où nous vivons et une autre réalité (le réel) mais que c’est le même monde éprouvé différemment. Tout cela dans ce travail minuscule apparemment futile qui consiste, dans le langage, à faire bouger le langage, y mettre du jeu pour que dans cet imperceptible bougé — dans la lueur de cette lanterne de mots dont vous parlez — quelque chose d’autre puisse apparaître. »

Jacques Ancet (en entretien avec Alain Freixe)

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1 Response to Faire bouger le langage

  1. Avatar de Suzanne Suzanne dit :

    Je ne crois pas que pour échapper à la culture et à l’idéologie véhiculées par les mots, le poète doive forcément écrire « contre la parole », ni même faire consciemment, volontairement, bouger le langage. Je crois qu’il peut aussi écrire avec cette parole, toute engluée dans la convention qu’elle soit, écrire ainsi longtemps peut-être, jusqu’au moment où la voilà, cette parole, qui s’échappe, s’envole et le mot ainsi survenu le surprend lui-même. Et puis, peut-être un jour, cette parole échappée sera-t-elle plus forte que lui-même, poète, et le guidera-t-elle tout du long du texte pour son plus grand bonheur en écriture… Je crois qu’il s’agit surtout de laisser les mots libres et que là réside peut-être un travail à faire ou une foi à acquérir.

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