J’ai laissé

« J’ai laissé dans ma gorge mes aubes et les arbres
enracinés
J’ai laissé jusqu’à l’étoile qui courait entre mes os
J’ai abandonné mon corps
Comme le naufragé abandonne les barques
Ou comme la mémoire a baissé les marées
Quelques yeux étranges sur les plages
J’ai abandonné mon corps
Comme un gant pour laisser la main libre
S’il faut rétrécir la pulpe joyeuse d’une étoile
Ne m’écoute pas plus léger que les feuilles
Pourquoi me suis-je libéré de toutes les branches
Et ni même l’air ne m’enchaîne
Ni les eaux ne peuvent rien contre mon sort
Ne m’écoute pas venir plus fort que la nuit
Et les portes qui ne résistent à mon souffle
Et les villes qui se taisent pour que je ne les aperçoive pas
Et le bois qui s’ouvre comme un matin
Qui voudrait serrer le monde entre ses bras
(…)
Ma tête a arrêté de rouler
Mon cœur a arrêté de tomber
Là, rien ne me reste pour être plus sûr de t’atteindre
Pourquoi te dépêches-tu et trembles-tu comme la nuit
L’autre rive peut-être ne peut s’atteindre
Là, je n’ai de mains qui se tiennent
De ce qui est accordé pour la disparition
Ni pieds qui pèsent sur tant d’oubli
D’os morts et de fleurs mortes
L’autre rive peut-être ne peut s’atteindre
Si là nous avons lu l’ultime page
Et la musique a commencé à tresser la lumière
Dans laquelle tu vas tomber
Et les fleuves ne te ferment pas le passage
Et les fleurs t’appellent de ma voix
(…)
L’été rêve comme un dégel pour les cœurs
Et les aubes tremblent comme les arbres à se réveiller. »

Emilio Adolfo Westphalen

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