Une pensée qui tombe

« La neige est une pensée
qui tombe, un souffle continuel
d’ascensions, de boucles, de spirales,
de plongeons dans la terre
comme de blanches lucioles
désirant se poser, prises
dans la bourrasque
entre les maisons,
plongées comme des mites
dans leur propre lumière,
comme un qui s’étonne
que la neige soit une longue mémoire
d’aile qui traverse l’hiver. »

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Tout est prétexte

« Ils méditent comme il convient de méditer,

Conformes aux rituels

Du bon petit guide brahmanique, chrétien, soufi ou kabat-zinniesque,

La notice pliée en quatre dans leur poche

Et leur silence qui dit je fais de mon mieux.

Ils ont l’air appliqué, presque studieux,

Comme s’ils récitaient la table de multiplication du calme.

Ils ne savaient pas qu’on pouvait méditer

Sans maître, sans protocole et sans mantras,

Comme on écrit quand le stylo décide d’aller où il veut,

Un peu de travers,

Glaneur d’une histoire…

Ils écrivent, très sérieusement, comme il convient d’écrire,

Dans la lignée des cercles littéraires et des écoles.

Ils ne savaient pas qu’on pouvait écrire

Ainsi que l’on peint,

Par accident, quand la couleur déborde

Et qu’on laisse faire parce que c’est beau,

Parce que ça respire,

Caressant du pinceau la pierre comme une écorce

A en extraire son brou de noix,

Ses visages aux yeux d’huiles et de clairs-obscurs…

Ils peignent évidemment d’une manière très correcte,

Selon les lois de la perspective ou le concept.

Tout tient bien debout

Comme un tabouret qui a toutes ses vis.

Ils ne savaient pas qu’on pouvait peindre

Comme on se perd exprès dans les taillis,

A fabriquer parmi les arbres des cabanes juste avec les yeux,

A oser franchir l’enclos du taureau,

A chercher un trésor qui a peut-être existé

Dans les éboulis d’une étable…

Ils se baladent

Comme il convient de se balader,

Pour la santé, la détente ou le dépaysement.

Ils ne savaient pas qu’on pouvait se balader

Ainsi que l’on médite,

Avec l’oreille très musicale du coquillage, du récitant,

Au diapason d’une houle profonde,

D’une mer battant les rivages…

Ils méditent comme il convient de méditer.

Ils ne savaient pas qu’on pouvait méditer

Ainsi que l’on jardine,

Que l’on prépare la terre, émonde le rosier,

Que l’on se douche de pétales de cerisier,

Que l’on s’enfonce en riant dans le chuchotis des herbes…

Et cætera… Et cætera… Et cætera…

Ils ne savaient pas que tout est égal et communiquant

Pour qui avance avec son langage premier.

Ils ne savaient pas que tout est prétexte.

Ils ne savaient plus jouer. »

Cédric Migard

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C’est ici

« C’est ici qu’on recommence mot à mot tous les murmures de bêtes et de ciel mêlés aux rêves des hommes, en suppliant le silence de s’incliner dans les hautes herbes.

C’est ici la jouissance sans corps dilatant les pupilles et le souffle.

Rester assis, des heures, devant la table en châtaignier, et perdre la notion du temps, de l’espace, comme devant une porte à moitié ouverte et qu’on n’ose pas franchir, deviner la chaleur du rai de lumière de l’autre côté et la danse des particules, là où je ne sais plus rien ni du visible ni de l’invisible, ni même du sens de ma présence ici…

C’est ici le pays, une promenade à l’envers dans la promenade. »

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Du côté inconnu

« Le corps du poème brame comme un vieux cerf dans la forêt muette. Tu le sais maintenant, tu marches du côté inconnu, sans cailloux blancs ni espoirs de retours. Il te reste le présent à pétrir pas à pas, et la petite lampe allumée de l’intérieur. »

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Dans la cave

« Dans la cave

Sous le laurier

L’odeur du lait suri

Des fruits pour l’hiver

Du vin trop rare

Et tout au fond

La porte

Défendue

Celle dont la clé

Tachait les mains

Jusqu’au sang

La porte d’une vie

Que je n’ai jamais ouverte

Par peur du noir. »

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Une carrière à mots

« Le corps est une carrière à mots…

L’infini n’est plus devant vos yeux,

Mais derrière,

Dans l’interminable entrelacs. »

Bernard Noël

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Ma mémoire

« Ma mémoire s’est assise là.

Elle parle doucement.

Elle ne sait plus trop où elle habite.

C’est un jour où elle pourrait retourner ses poches

Et me montrer ce qu’il y reste.

Je voudrais que ma main se rappelle

Cette manière simple de tenir le monde sans le serrer trop fort,

Et qu’alors entre mes doigts

Ce soit tout de l’être,

Ce soit l’enfant que j’ai été et son chien éclaireur,

Le filigrane de la longue promenade,

Le plein ciel, ouvert comme un livre qu’on n’a pas fini,

Et ce que je ne sais pas encore de la mort maraudeuse. »

Cédric Migard

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Cette drôle d’idée

« Il y avait ce truc bizarre, cette drôle d’idée qui ressemblait à un poème.

Pas vraiment un poème, mais quelque chose qui se taisait,

Qui se tenait droit et en même temps tout tordu, un peu comme un vieil arbre

Dont le fruit qu’on n’attendait pas se détachait sans faire d’histoire

Pour tomber dans la main.

C’était dans un jardin qui savait des choses

Et qui ne les disait qu’aux gens qui marchent doucement.

Le vent, lui, faisait son travail de vent.

Il ramassait ce qu’on laisse traîner quand on ne fait pas attention.

Et il déposait tout ça autour du trou — le trou dans le jardin, dans la parole.

Oui, tout ça autour d’une absence qui est grande mais ne fait pas de bruit.

C’est vrai que la vie parfois jouait à manque et passe.

Alors on lançait son coeur en plein soleil

Pour voir s’il brillerait plus fort que nous.

Puis s’il reviendrait. »

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