Formalisme russe et « manière »

Le formalisme russe historique (années 1915-30), en réaction aux pratiques antérieures, part du niveau le plus langagier, le plus linguistique de l’œuvre : le niveau phonétique. Par la suite, avec Roman JAKOBSON, le niveau sémantique prendra toute son importance.

Dans le cadre des ateliers d’écriture, l’approche singulière du formalisme russe m’est toujours apparue comme déterminante. Elle tranche avec la conception propre à la littérature française du dix-neuvième siècle dans laquelle continue de baigner école, université et monde littéraire en général. Un académisme si peu remis en question et venant couper l’écriture d’une part importante de ses potentialités, de son mystère. Bien sûr, si le formalisme russe ouvre une voie nouvelle plongeant au cœur même de l’essence du langage, il doit être considéré comme un point de départ vers une aventure restant avant tout singulière et dont les balises sont sans cesse à inventer. Il a par ailleurs aussi ses limites (portées en particulier par les premiers formalistes); nous épinglerons notamment ses difficultés à se soustraire de la vieille dichotomie fond/forme qu’il tente de résoudre de façon peu convaincante. Pour ma part, j’ai mis l’accent sur ce que je nomme la manière, laquelle ne doit pas être considérée comme la synthèse du fond et de la forme mais, plus que cela, comme le passage d’une dualité à une véritable et totale unicité. La résolution de la différenciation fond/forme est à chercher du côté de la notion de signe, lequel apparaît comme une relation privilégiée entre un objet (signifié) et sa désignation (signifiant). Un texte est un ensemble de mots, d’éléments de mise en scène qui agissent comme autant de signes. La manière dont ces signes sont agencés fonde le texte et, dès lors au-delà même de l’anecdote dont il est porteur, fonde son « message » intrinsèque, essentiel, en principe indicible (ce que nous nommons « l’effet du texte », le texte « sous-jacent », ce que Christian Bobin appelle « la part manquante » ou ce qu’au théâtre on place du côté du « sous-texte »). Ainsi, il n’y a plus exclusivement ou prioritairement une anecdote (conçue rationnellement, de façon préméditée, en référence au monde des idées, à l’intellectualisation des goûts ou de l’histoire personnelle de l’auteur) d’un côté et, de l’autre, une forme volontairement choisie pour faire passer ce contenu. Il y a au contraire un univers qui s’invente et se dit à hauteur de mots, mots dont l’existence et l’interaction unique lui donnent implicitement vie. L’écriture ne se conçoit plus alors comme un moyen au service d’un message, elle est le message, ce que Nietzche dit autrement à travers cette formule poétique : « écris avec du sang et tu sauras que le sang est esprit ».

Mais revenons au formalisme russe :

1. Une science littéraire autonome

Le projet des formalistes russes est de fonder une science littéraire autonome à partir des qualités intrinsèques du matériau littéraire. En réaction contre les courants dominant l’Université à l’époque, ils s’attachent à la spécificité de l’activité littéraire, qu’ils appellent littérarité. Optique scientifique : on opère une réduction, on ne retient que certains traits considérés comme pertinents : « on détermine ces traits en remplaçant les éléments par d’autres et en observant ce qui a changé. Par cette méthode, on élimine comme non pertinents l’aspect idéologique d’un texte, son aspect émotif, son aspect imaginaire. Par contre, l’effet esthétique change ou disparaît si on supprime les traits pertinents ou éléments formels. La mise en forme caractérise et donc définit la littérature : on ne nie pas les autres éléments mais ils ne sont pas spécifiquement littéraires. »

2. Recours à la linguistique

Le matériau spécifiquement littéraire est d’abord assimilé à la langue, au matériel linguistique. Pour l’auteur, la langue est comme la couleur pour le peintre. C’est encore une réduction, et c’est par là que le formalisme russe pourra construire une démarche scientifique sur un point de départ objectif. D’où le recours à la linguistique par le Cercle de Moscou, qui réunit littérateurs, linguistes et folkloristes. Deux influences importantes :

  • Le philosophe HÜSSERL considère que le langage a un fonctionnement spécifique, des lois propres d’organisation et de combinaisons qui ne reflètent pas nécessairement les relations des choses entre elles. Le langage ne colle pas au monde ; sa cohérence est dans son existence en tant que système.
  • Le linguiste Ferdinand de SAUSSURE dit au fond la même chose, mais d’un point de vue scientifique (thèse de l’arbitraire du signe).

Perception de l’œuvre littéraire comme un système : l’œuvre est un ensemble de signes qui s’agencent de façon spécifique.

3. Langage courant et langage poétique/littéraire

Qu’est-ce qui distingue les deux ? Le langage poétique n’est pas du langage quotidien, et pourtant c’est « du linguistique » aussi. (NB : cette question avait déjà été posée par les rhétoriciens traditionnels, qui n’étaient pas arrivés à la trancher.)

  • Réponse des premiers formalistes russes : le langage quotidien est un discours pratique, concret, économique ; il doit être facile à formuler et à comprendre. Le langage poétique se caractérise par une recherche sur la forme, il rend sensible sa propre construction ; alors que le langage courant est transitoire, le langage poétique est fait pour rester en tant que tel, pour que la perception s’arrête sur l’œuvre : c’est un langage « qui s’écoute parler ». Cette réponse débouche sur un certain hermétisme (l’art comme phénomène d’étrangeté) qui est ressenti par les formalistes russes eux-mêmes comme une impasse.
  • Thèse de JAKOBSON (cf. Linguistique et poétique, dans les Essais de linguistique générale, Le Seuil) : la poésie ne peut pas être un anti-langage => travaux du Cercle de Prague, qui dégage la notion de fonction :

– fonction expressive ou émotive, le message est centré sur le locuteur/émetteur

– fonction métalinguistique, le message est centré sur le code

– fonction phatique, le message est centré sur le contact à établir

– fonction référentielle, il est centré sur l’objet de la communication, sur l’information

– fonction poétique, le message est centré sur lui-même, sur la manière

– fonction conative, le message est centré sur l’interlocuteur/le destinataire

Toutes ces fonctions sont présentes dans le langage mais certaines apparaissent plus nettement. En général, l’une d’entre elles domine.

Le langage littéraire n’apparaît plus seulement comme un écart par rapport à la norme : « la poésie fait passer au premier plan la fonction poétique, qui n’est que latente dans le langage courant et qui s’y révèle parfois (jeux de mots comme par exemple « j’ai l’estomac dans les talons », etc.) ; la poésie est donc le déploiement systématique d’une virtualité du langage ».

OTTEN conclut en disant qu’il semble « plus juste et plus productif de mettre en jeu à la fois la fonction expressive (car il y a aussi des écarts personnels par rapport à la norme commune) et la fonction poétique ».

4. Postulats de base

« Tous les éléments d’une œuvre sont formalisables. Les premiers formalistes russes n’arrivaient pas à poser le problème du sens. Par la suite, ils se sont aperçu que le niveau sémantique était lui aussi formalisable. Pour cela, ils ont fait sauter le dualisme habituel fond/forme. Le formalisme russe raffine cette distinction en lui substituant les couples forme/substance et expression/contenu ». D’où le schéma :

Substance du contenu
Forme du contenu
≈ « Fond »
Substance de l’expressionForme de l’expression ≈ « Forme »
  • Substance de l’expression : du point de vue de la phonétique expérimentale traditionnelle, ce serait la masse phonétique du « prononçable » (les sons que nous pouvons former). Sur le plan littéraire, ce serait le matériel amorphe, non structuré (classé mais non organisé en forme littéraire) d’un auteur ou d’une œuvre, tel qu’on le trouverait dans ces catalogues qu’étaient certains mémoires.
  • Forme de l’expression : on ne cherche plus combien de a sont prononçables, le phonème est défini comme une différence : la voyelle, c’est ce qui permet de distinguer lit, lu, là, etc. (point de vue de la phonologie). Sur le plan littéraire, on étudie le matériel phonétique mais dans sa structure littéraire, dans les jeux de rapports que crée la forme littéraire.
  • Substance du contenu : masse amorphe du « pensable », du « perceptible ». Sur le plan littéraire, c’est la masse des idées, des sentiments que livre l’œuvre.
  • Forme du contenu : découpage de cette masse (point de vue de la sémantique). Sur le plan littéraire, c’est l’organisation donnée par l’auteur à la « substance ».

Cédric Migard (Merci à Alain Cherbonnier pour ses précieuses informations concernant le formalisme russe)

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