Une vertu de l’esprit pratique

« L’art est une vertu de l’esprit pratique, et la pratique de toute vertu exige un certain ascétisme, un dépassement définitif de la nature du Moi. L’écrivain doit pouvoir se juger soi-même avec les yeux d’un étranger, la sévérité d’un étranger. Il faut que le prophète en lui discerne le monstre. Il n’est pas d’art enfoui dans le Moi personnel, c’est plutôt le Moi qui dans l’art s’oublie soi-même afin de satisfaire aux exigences de la chose vue et de la chose qui se fait.

A mon avis, c’est une certaine façon de se mettre en avant qui ruine le libre usage d’un talent. Ça peut être l’orgueil du réformateur ou du théoricien, ou simplement cette estime de soi naïve qui pousse à faire de sa sincérité l’unique critère de la vérité…

L’art, disait saint Thomas, est la raison à l’œuvre. C’est une définition très froide et très belle, et si elle n’a pas la cote aujourd’hui, c’est parce que la raison a perdu du terrain. De même que l’on sépare la nature de la grâce, on sépare la raison de l’imagination, ce qui conduit à l’anéantissement de l’art. Être raisonnable, c’est trouver dans l’objet, la situation, l’ordre naturel, l’esprit qui les fait ce qu’ils sont. Ce n’est ni simple ni facile. Il s’agit de s’ingérer dans l’intemporel, ce qu’on ne peut faire sans violer le respect que l’on porte à la vérité.

On déduira de tout ça qu’il n’existe pas de technique à découvrir et appliquer pour écrire. Si vous allez dans une école où l’on enseigne l’écriture, les cours ne sauraient avoir pour but de vous apprendre à écrire, mais de vous enseigner les limites, les possibilités des mots, et le respect que nous leur devons. Le propre de l’écrivain – peu importe son talent ni depuis quand il écrit -, c’est de parfaire sans cesse son vécu de l’écriture. Dès lors qu’il apprend à écrire, dès lors qu’il sait d’avance ce qu’il va découvrir, et découvre une manière de dire ce qu’il connait depuis toujours, ou pire, une manière de ne rien dire, c’en est fait de lui. Ce que l’écrivain crée prend sa source dans un domaine qui dépasse de beaucoup ce que son être conscient peut appréhender, et lui-même sera toujours le premier surpris. »

Flannery O’Connor

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