La textualité

Il faut se représenter l’écriture textuelle comme un chantier permanent qui rompt avec la tentative d’imitation du réel, et ce au profit d’une recomposition, d’une invention singulière tendant à mettre au monde l’enfoui. Le vrai, jusqu’alors caché, se substitue ainsi au réel. Cela induit une sortie des ornières de la littérature conventionnelle et corsetée qui met le lecteur au second plan et le rend passif. Par une chasse au narcissisme, à la primauté de l’ego, au flux descriptif et explicatif, il s’agit, en soi, de renverser l’auteur de sa position dominante, autocratique et exclusive d’écran, et de donner sa chance au texte, à ce point, cet espace du texte où chacun peut se positionner, à ce “trou” du texte permettant le passage du parler au dire, du signifié au signe. Primauté du texte, donc, devenant lieu expérientiel. 

Le moyen de cette révolution, c’est la mise en scène des mots, par les mots, dans le but d’inventer le regard de la première fois, cette voix singulière tellement refoulée dans nos sociétés standardisées.

*

Exemple de textualité à travers un procédé de mise en scène jouant sur la place des mots et la récurrence :

1) Quand le poète est mort

2) Quand il est mort le poète

Illustration du passage:

– de la littérature à la textualité

– de la mise en scène du réel, référentielle, à la mise en scène singulière

– de la création à l’invention

Dans la première expression, le contenu tel qu’il est posé dans les mots se borne à donner de l’information. Cela fait référence à un événement du réel, cela n’a lieu qu’une fois (l’on me fait savoir que quelqu’un est mort et ensuite tout est dit, tout est consommé: univocité) et cela est extérieur à moi, lecteur; je ne puis en être que le témoin. Cette première séquence est fermée, enferrée dans la prison du pur référentiel.

Dans la seconde expression, le contenu anecdotique est semblable. Cependant, ici, par un simple jeu avec les mots, par une mise en scène au niveau des mots, et des mots seuls, l’on quitte l’anecdotique et un autre ordre apparaît alors. Il y a quelque chose d’autre qui est donné à entendre

– Introduction d’un chiasme sonore (o/è-è/o devient è/o-o/è) où la répartition des sons dans l’expression crée désormais l’effet d’un centre, lieu d’un dépôt et coeur à partir duquel naît la sensation d’une envolée. Il y a donc mise en place d’un ordre de sonorités inattendu et créant une ouverture.

– Il y a récurrence du sujet (il et poète), soit une répétition de celui-ci sous deux formes différentes, pronominale et substantive. Cette récurrence semble indiquer ou donner le sentiment que l’action est répétable à l’infini. En outre, par l’ouverture de l’expression au moyen du pronom il se crée un  effet de surprise et un passage par lequel tout lecteur peut s’engouffrer (espace identificatoire et dimension universelle: le poète n’est plus une personne réelle ou le personnage unique d’une information, extérieur à moi, mais le poète en moi, le poète en chacun de nous). Ainsi, l’ouverture sonore due au chiasme s’étend à une ouverture du sens: polysémie.

Paradoxe: c’est en quittant l’ordre des généralités, des lieux communs, de la référence au réel, et donc par une mise en scène singulière que l’on touche au vrai, à l’identificatoire, à l’universel, à la polysémie.

Remarque: l’exemple de mise en scène singulière, de passage à la textualité, a ici été illustré par un déplacement des mots dans la phrase et par une récurrence. Il existe bien sûr autant de dispositifs scéniques qu’il y a d’écrivants, d’instants d’écriture et de textes. Ceux-ci peuvent par exemple se fonder sur un jeu des temps grammaticaux, sur un « choix » lexical déterminé, sur l’apparition de l’une ou l’autre des innombrables figures rhétoriques associées aux champs phonique, sémantique et morphosyntaxique, sur la façon dont va s’articuler le point de vue, sur le « choix » du narrateur et de la perspective (focalisée ou non) ainsi que sur l’agencement tout à fait particulier de ces diverses options. Notons aussi que si la mise en scène peut être appréhendée dans son fonctionnement a posteriori, l’écrivant ne doit jamais décider a priori et de façon raisonnée de ce qui va se passer dans “la cour de récréation“ de son texte. Il ne s’agit pas de sortir sa boîte à outils ou un quelconque mode d’emploi. Il ne s’agit par de faire des plans. Et pour cause, l’expression de cet autre ordre auquel touche la textualité (ou un jeu d’enfants dans une cour de récréation) ne survient que si l’auteur se retire, s’efface au profit du texte.

Cédric Migard

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Un commentaire pour La textualité

  1. Isabelle dit :

    Les mots ont réellement un pouvoir propre de musique et de magie. C’est ce que j’entends quand tu parles de textualité. Continue de nous rafraîchir la mémoire, j’ai plaisir à te lire.

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