L’écrivain

« Vous pensez à cette phrase lue l’autre soir par l’écrivain: à mon âge, je paye pour chaque mot. Il y a très peu de différence entre mourir et écrire. Il y a si peu de différence que, pendant un instant, vous n’en découvrez plus aucune. L’écrivain c’est l’état indifférencié de la personne, la nudité indifférente de l’âme. De l’âme comme regard. De l’âme comme absence. Celui qui écrit s’en va plus loin que soi. Il avance à pas de neige. Il parle à mots de loup. Il va vers la parole faible. Il va vers la parole nue, retournée comme un gant. Il éclaire en parlant sa propre absence.

Derrière nous se tient un ange. Il est né avec notre naissance. Il grandit et s’épuise avec nous. Au début c’est un jeune homme, presque un enfant. Bientôt c’est un adulte, quelqu’un qui cherche à économiser son souffle. Il tient une hache dans ses mains. Il attend. Jour et nuit, sans murmurer le moindre reproche, sans formuler aucun souhait, il attend. Il ne nous oublie jamais. Le sommeil ni l’amour ne le distraient. Une telle présence, sans défaut. Une telle fidélité, sans amour. Écrire c’est faire retentir sur la neige chaque pas de l’ange. Écrire c’est par instants se retourner, et voir l’éclair de la hache haut levée, d’un seul coup la fin de l’énigme. »

Christian Bobin

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