Inconsolé

« Qu’est-ce que c’est, cette voix qui monte de la terre,
cette voix que bave, dirait-on, la bouche fêlée de la terre
et qui serait peut-être bruit d’arbre, bruit de vent
ou d’invisible bête,
s’il n’y avait soudain comme des bribes de paroles,
des mots mâchés, des débris de syllabes,
des bruits de gorge :
paroles d’homme alors, dirait-on,
dans le silence de la terre.
Mais ce serait une langue barbare,
étrangère à la clarté de la terre :
une langue comme une maison déserte
où le vent siffle, où la charpente craque,
où choient les ombres et les pierres.
Et cette voix ardente et déchirée
que fait-elle à rôder sur une terre de silence ?
Que cherche-t-elle, balbutiante, à dire
avec un pathétique effort ?
Et n’est-ce pas vers moi,
la sentinelle, le veilleur,
qu’elle est tendue,
pour me souffler quoi,
qui s’étrangle, s’efface, est avalé
par la bouche blessée et, dirait-on, boueuse
de la terre.
Boueuse et muette désormais.
Et ce qui m’a frôlé, cette nuit,
cette voix d’homme souterrain peut-être
ou d’arbre, de vent ou de bête,
me laisse inconsolé,
dans le silence des étoiles. »

Jean Joubert

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