Cet état de la conscience à vif

« Il faut certes s’entendre sur ce dont on parle quand on parle de poésie et renverser la table des représentations vénielles et fadasses qu’on s’en fait dans l’opinion courante comme dans l’intelligentsia. J’entends par poésie non pas le charmant ornement qu’on y voit généralement, mais la manifestation radicale et intransigeante d’une façon d’être au monde et de penser le monde qui a des conséquences dans tous les ordres de la vie, sociale, morale et politique. Poésie désigne cet état de la conscience à vif qui, jouissant de l’inconnu et de l’imprévu, récuse toute clôture du sens, c’est-à-dire toutes ces scléroses, concepts péremptoires, identifications fixes, catégorisations en tout genre qui répriment la vie, ce mouvement perpétuel, et nous font manquer la réalité telle qu’elle est vraie : d’une insolente et infinie profondeur de champ. Elle est donc, la poésie, un dynamisme, un appétit sans bornes du réel qu’elle questionne dans le moindre de ses effets (tout poème est la formulation de ce questionnement), bref une espérance : rien n’est fini, dit-elle. Or quoi d’autre fonde en nous notre humanité sinon cette conscience intensément libre ? Et qu’est-ce qu’une conscience qui n’est pas libre sinon son contraire, la soumission, par lâcheté, fatigue ou renoncement, aux effets immédiats du réel et à ses lectures obligées dont les langages clos (celui des technocrates ou celui du divertissement veule) sont le vecteur ? Une soumission aujourd’hui patente et généralisée qui donc refuse tout inconnu et toute surprise du sens, disons tout autre, et c’est là évidemment la raison de la déshumanisation à l’œuvre dans nos sociétés puisque ce qui fait l’homme depuis l’origine c’est l’insoumission aux diktats du réel objectif et cette compréhension de l’autre qui sauve l’individu de lui-même. Primo Levi le disait : quand l’autre devient l’ennemi, le Lager (le camp) s’ensuit. Il sera là bientôt, sa logique prévaut déjà dans les consciences perdues. Qu’est-ce alors qui de cela peut nous sauver ? Un combat ferme, résolu, quotidien, pied à pied, contre la clôture des consciences. Et je prétends, oui, que dans ce combat la poésie, non tant pour ce qu’elle dit que pour ce qu’elle est, le manifeste d’une liberté insolvable, est une arme nécessaire… Multiplier l’effet du poème, faire entendre à chaque instant et en tous lieux son inconvenance, c’est cela l’insurrection poétique que nous appelons de nos vœux. Elle passe évidemment par tout acte artistique pour autant qu’il ne déroge pas à sa radicalité poétique primordiale pour se soumettre aux canons de la grande imposture des industries culturelles, cette nouvelle ruse de la bourgeoisie épicière pour conjurer dans l’art sa force subversive. Si je désigne le poème comme une arme privilégiée hic et nunc, ce n’est pas au nom d’un plaidoyer pro domo à courte vue, c’est parce que, concentrant les enjeux de tous les arts, il est, lui, irréductible : le poème n’est pas monnayable. De ces anti-valeurs, proprement in-humaines, l’avoir, le pouvoir et le paraître, qui régissent en tout aujourd’hui les processus sociaux et politiques, la poésie est par nature l’ennemie déclarée, elle qui ne vise que la perpétuelle refondation de l’humain dans la seule prérogative qui le distingue : l’émancipation de la conscience humaine par le langage créateur. Nulle perspective politique ne nous sauvera si elle ne prend pas pour diapason, non comme un alibi mais de façon assumée, avouée et réfléchie jusqu’aux conséquences, l’énergie émancipatrice du poème. Les poètes sont les législateurs non reconnus du réel, disait Shelley. Eh bien, repensons enfin sérieusement le monde selon les lois impérieuses du poème qui font de la vie le seul absolu et de la relation sensible à l’autre, qu’il soit visage ou paysage, la condition absolue de la survie collective. De ces lois que, nous donnant aux leurres des discours qui réduisent le réel à des concepts froids, nous oublions sans cesse, le poème, gorgé de vie fragile et désirante, est l’incessant et indispensable rappel. Penser poétiquement l’avenir, ce n’est pas le rêver délicat et couronné de fleurs, c’est le vouloir accordé à la perpétuelle insurrection de la conscience qui seule prévient l’humanité de se dévorer elle-même. »

Jean-Pierre Siméon

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Un commentaire pour Cet état de la conscience à vif

  1. Sébastien dit :

    Dans le mille.

    Respect…

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