« L’aveu d’une parole qui voudrait dire l’indicible et ne peut que le désigner. Pourtant la poésie est à mon sens la seule chance de tenter l’impossible. Par l’invention d’une relation toujours vive avec le langage, elle seule peut encore relever l’absurde défi. Elle seule peut encore lever les verrous qui enferment nos cerveaux dans le ressassement des formules inanes. Et que se passe-t-il alors ? La liberté nous effraye et nous regagnons vite notre cage. La vraie poésie est dangereuse car elle demeure insoumise. Sans cesse elle avance dans sa parole sans qu’aucun mot ne l’épuise. Elle avance dans l’insécurité et l’errance de celle qui cherche dans sa nuit les moindres pépites d’étoile où s’émerveille la vie… Son ambiguïté même répond à l’énigme de la vie en la dérobant aux dogmes meurtriers. Des mots. D’autres mots. Pour parler de ce qui est derrière ou au-delà d’eux-mêmes. Des mots qui ne peuvent, disparaissant, que rendre un dernier soupir et nous rendre à notre propre souffle. Nous approcher de ce point focal abstrait et silencieux où advient tout ce qui est. Mais ce point au-delà des mots existe-t-il en dehors des mots ?… Tous les mots ne parlent que de se taire. Nous ne connaissons pas le monde. Nous ne connaissons que les mots qui le créent. Parler ne fait qu’entretenir la chimère de quelqu’un qui parle et qui serait donc distinct du monde. Nous n’avons rien trouvé d’autre que les mots pour tenter d’aborder l’inabordable. Alors que cette question ne peut survivre sans les mots… Quand elle est vive, la poésie opère ici un court-circuit. Elle tient de l’inédit par la surprise et la justesse d’une saisie nouvelle qui défait et réinvente le monde. »
Jacques Goorma