« Ce fut un long détour ce murmure de poésie
Avant le quai d’embarquement écrasé de lueurs,
Les plaintes des essieux sous les caisses, les enfants
A l’écart et si beaux, si dociles dans la terreur
Mais prêts à croire encore en quelque bonté de la fourche,
Et le feu qui m’enveloppait comme un vêtement rouge,
Dans l’exquise odeur de soufre, ma chaleur :
Long détour vers la vérité sanglante du cœur…
Et soudain le silence au matin dans la petite pluie,
La mer comme une route en détresse par les labours
Roulant innocente sous les dernières fumées.
Au bord d’un autre monde et d’une mémoire déserte,
J’errais avec l’éternité nuageuse.
Une barque viendrait plus tard, beaucoup plus tard…
Mais pourquoi fallut-il si longtemps pour que le cœur se crache ?
A la place du cœur l’espace des cohortes,
Le vent dans la porte enfoncée et la pente de l’expulsion;
L’œil unique de l’ours ami contre la joue et qui fixe
A jamais la douceur égorgée. Ils ne sont plus.
Mais comme un jour d’été sur la ligne de fuite,
Sur le rail opulent du bleu les convois de nuages,
Un chœur s’enfle et m’apaise. Ici la paix entre les feux,
Étroite, pas un geste, à peine un murmure de fou
Qui n’a plus pour maison, dans un désert de dieux et d’arbres,
La tour tremblant au fil de la rivière comme un oiseau,
Mais l’aire où je dansais dans la fraîche couronne de flammes
Avant ce long détour. »
Jacques Réda