Une vraie vie possible

« Au fond, je crois que ce que j’ai essayé de faire, ou ce que ma nature profonde a essayé de faire en moi, ça a été que la poésie trouvât place, plus naturellement et plus discrètement, à l’intérieur des limites de la vie…

Qu’il y ait une espèce d’infini, un reflet d’infini, dans un poème bâti avec des mots, ou dans une œuvre musicale soumise à des lois strictes, c’est là peut-être le plus grand mystère. Que l’infini puisse entrer dans le fini et, de là, rayonner.

Il fallait donc espérer, ou faire en sorte, qu’une lumière comme étrangère à ce monde restât perceptible dans ce monde imparfait et souvent presque invivable. Et il fallait que cela fût possible, pour moi, en dépit d’une faiblesse grave : à savoir qu’aucun dogme politique, religieux ou philosophique n’avait jamais réussi à me convaincre. Il n’était pas une seule certitude qui ne me parût sujette à caution. Pas un système, si solide fût-il, dont il ne me semblât qu’on pouvait bientôt lui opposer avec succès son contraire…

J’étais renvoyé à mes incertitudes. Elles avaient, elles ont encore, de quoi réduire un homme au silence. Néanmoins, il me venait encore, des êtres, des choses, des paysages et des œuvres, des espèces de signes. Pas des explications, ni des formules. C’est ainsi que je découvris, en ce moment particulièrement obscur de la vie où l’on sent s’éloigner la jeunesse, la poésie japonaise, en particulier le genre traditionnel du haïku. Pourquoi lui ai-je accordé d’emblée tant de prix ? Précisément parce que, mieux qu’aucune autre poésie, dans la plus grande simplicité et la plus raffinée pourtant, loin de poursuivre délire et rupture, elle réussissait, me semblait-il, à illuminer d’infini des moments quelconques d’existences quelconques. C’était plus extraordinaire à mes yeux que l’excès, le vertige, l’ivresse. Comme si, à l’affirmation désespérée de Rimbaud, la vraie vie est ailleurs, répondait non pas une affirmation contraire (qui ne m’eût pas davantage convaincu), mais comme une floraison de signes discrets témoignant d’une vraie vie possible ici et maintenant. »

Philippe Jaccottet

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