« Nul, sans ailes, n’a le pouvoir de saisir ce qui est proche. »
Friedrich Hölderlin
« Nul, sans ailes, n’a le pouvoir de saisir ce qui est proche. »
Friedrich Hölderlin
« Le monde a besoin d’être annoncé.
Un poème est parabole,
Il voit l’assemblage des choses. »
Michel Deguy
« Ce jardin de l’autre côté de la fenêtre, je n’en vois que les murs. Et ces quelques feuillages où coule la lumière. Plus haut, c’est le soleil. Et de toute cette jubilation de l’air que l’on sent au-dehors, de toute cette joie épandue sur le monde, je ne perçois que des ombres de feuillages qui jouent sur les rideaux blancs. Cinq rayons de soleil aussi qui déversent patiemment dans la pièce un parfum blond d’herbes séchées. Une brise, et les ombres s’animent sur le rideau. Qu’un nuage couvre puis découvre le soleil, et voici que de l’ombre surgit le jaune éclatant de ce vase de mimosas. Il suffit : cette seule lueur naissante et me voici inondé d’une joie confuse et étourdissante.
Prisonnier de la caverne, me voici seul en face de l’ombre du monde. Après-midi de janvier. Mais le froid reste au fond de l’air. Partout une pellicule de soleil qui craquerait sous l’ongle mais qui revêt toute chose d’un éternel sourire. Qui suis-je et que puis-je faire – sinon entrer dans le jeu des feuillages et de la lumière. Etre ce rayon de soleil où ma cigarette se consume, cette douceur et cette passion discrète qui respire dans l’air. Si j’essaie de m’atteindre, c’est tout au fond de cette lumière. Et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor. Tout à l’heure, d’autres choses et les hommes me reprendront. Mais laissez-moi découper cette minute dans l’étoffe du temps, comme d’autres laissent une fleur entre les pages. Ils y enferment une promenade où l’amour les a effleurés. Et moi aussi, je me promène, mais c’est un dieu qui me caresse. La vie est courte et c’est péché que de perdre son temps. Je perds mon temps pendant tout le jour et les autres disent que je suis très actif. Aujourd’hui c’est une halte et mon coeur s’en va à la rencontre de lui-même.
Si une angoisse encore m’étreint, c’est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure. Laissez donc ceux qui veulent se séparer du monde. Je ne me plains plus puisque je me regarde naître. Je suis heureux dans ce monde car mon royaume est de ce monde. Nuage qui passe et instant qui pâlit. Mort de moi-même à moi-même. Le livre s’ouvre à une page aimée. Qu’elle est fade aujourd’hui en présence du livre du monde. Est-il vrai que j’ai souffert, n’est-il pas vrai que je souffre ; et que cette souffrance me grise parce qu’elle est ce soleil et ces ombres, cette chaleur et ce froid que l’on sent très loin, tout au fond de l’air ? Vais-je me demander si quelque chose meurt et si les hommes souffrent puisque tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse sa plénitude ? Je peux dire et je dirai tout à l’heure que ce qui compte est d’être humain, simple. Non, ce qui compte est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand suis-je plus vrai et plus transparent que lorsque je suis le monde ?
Instant d’adorable silence. Les hommes se sont tus. Mais le chant du monde s’élève et moi, enchaîné au fond de la caverne, je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Maintenant je puis parler. Je ne sais pas ce que je pourrais souhaiter de mieux que cette continuelle présence de moi-même à moi-même. Ce n’est pas d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. On se croit retranché du monde, mais il suffit qu’un olivier se dresse dans la poussière dorée, il suffit de quelques plages éblouissantes sous le soleil du matin, pour qu’on sente en soi fondre cette résistance. Ainsi de moi. Je prends conscience des possibilités dont je suis responsable. Chaque minute de vie porte en elle sa valeur de miracle et son visage d’éternelle jeunesse. »
Albert Camus
« Tous les mots ont un double fond
Tous les lacs ont un double lit
Chaque mot qu’on dit, comme de raison
Vient du pays qui est dans le pays…
Tout ce qui est sous-bois serait en lumière
Il manquerait de chiens pour nous faire peur
Il manquerait de murs pour nous retenir
Il y aurait deux noms pour chaque saison. »
Lawrence Lepage
« Je voudrais être une pierre
D’un chemin abandonné,
Une pierre bien usée
Par d’anciens passages d’hommes,
De chars alourdis de gerbes
Et de troupeaux inclinés.
Je voudrais être une pierre
Au sommet d’une colline,
Une pierre ronde et bleue
Au milieu des chênes nains.
Le vent pousserait sur moi
Les aiguilles des pins calmes,
L’odeur de la mer prochaine
Et sèche du romarin.
L’hiver, les pluies amicales
Me laveraient doucement,
Et dans le chaud de l’été
Un lézard furtif viendrait
Reposer sur mon silence,
Me donner l’essence pure
D’un contact avec la vie
Suffisant pour satisfaire
Un obscur désir secret. »
Louis Brauquier
« Cela
Qui n’est pas un bruit,
Pas un mouvement
Mais une sensation dans l’âme
Cela
Enfoui chez tous depuis l’enfance
Dans le premier pli de la mémoire
Le frôlement de la nuit dans les branches
Cette fragile suspension de tout
Cette nuance ultime du vivant
Cela nous fonde
Plus que tous les affairements du jour. »
Jean-Pierre Siméon
« Etrange de sentir mon poème grandir
à mesure que je rapetisse.
Il devient de plus en plus grand,
prend ma place,
me presse contre moi-même.
Me jette hors du nid.
Le poème est fini. »
Tomas Tranströmer
« On ne peut vraiment sentir les poèmes eux-mêmes tant qu’on n’a pas pénétré la force du silence qui se trouve à leur source. »
Paul Auster