8 ans

« J’habite une planète improbable

dans un pays improbable

près d’un fleuve

ça s’appelle

la Terre

la Belgique

et la Meuse

ça sent les frites l’usine la betterave

c’est souvent l’automne

il y a une centrale nucléaire aussi juste à côté

si ça explose

tout le monde est mort

d’après ce qu’ils disent

ça n’arrivera pas

mais ils ne disent pas que si ça arrivait

on ne pourrait pas le savoir

puisqu’on serait mort

quelque part

tout le monde se doute bien que c’est très dangereux

mais tout le monde s’en fout

comme si on avait oublié

c’est chez nous

alors on est habitués

on part en vacances

on fait le concours du premier qui voit la mer

on revient

on fait le concours du premier qui voit la centrale

la voilà

comme elle est belle

trois volcans qui fument

et les nuages qui montent

qui montent

qui montent

qui montent

jusqu’au ciel

ça ne s’arrête jamais

comme si c’était la nature

c’est ça qui est trompeur je crois…

pour le moment c’est la crise

la crise de quoi

on ne sait pas

la crise

c’est comme ça qu’on dit

pourtant

normalement

une crise

c’est quand il se passe quelque chose de grave

et que ça ne dure pas longtemps

comme une crise d’épilepsie…

chez nous la crise dure depuis longtemps

personne ne sait dire

quand elle a commencé

en plus il ne se passe pas grand chose

ou alors il se passe tellement plein de choses

que c’était comme s’il ne se passait rien

il y a beaucoup de mots comme ça chez nous

des mots qui ne veulent rien dire

on se parle avec

mais ça ne sert à rien

comme si tout ça

c’était du Chinois…

un adulte

c’est un assassin

quelqu’un qui a suicidé le petit enfant

qui habitait à l’intérieur de lui

un jour il a pris un fusil

il a mis son petit enfant contre un mur

et il lui a dit

ferme les yeux

pour quoi faire ?

pour rien

tais-toi maintenant et fais ce que je dis

sans se méfier l’enfant a obéi

l’adulte a visé

pan !

l’enfant s’est écroulé

vite chercher un sac poubelle pour le cacher

le charger dans le coffre

rouler

le balancer dans la forêt

bon appétit les sangliers…

je ne veux jamais être un adulte…

mais j’ai peur

j’ai très peur

je me dis

et si quand on est petit

tout le monde se dit la même chose

mais que plus tard personne n’y arrive ?

et si personne n’y arrive

pourquoi moi j’y arriverais ?

l’enfant est là

contre le mur

les yeux bandés

pour sa surprise

mon fusil est braqué sur lui

le bras tendu

le doigt sur la détente

je transpire des grosses gouttes

je n’ose pas tirer tout de suite…

j’hésite un peu trop longtemps

l’enfant me demande

mais qu’est-ce que tu fais ?…

il retire le bandeau

il me voit

avec mon fusil braqué sur lui

en train de transpirer

je vois ses yeux

ses yeux qui comprennent

là c’est fini je lâche

pardon

j’ouvre les bras pour le serrer

il vient…

et on part

main dans la main

tant pis si les autres adultes se foutent de nous. »

Julie Remacle

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