Les gouttes de pluie

« Les gouttes de pluie sur la vitre du train ont un bombement argenté et une bordure laiteuse. La pluie s’arrête. Les gouttelettes ne partent pas tout de suite. Elles forment une voie lactée cloutée. Elles semblent figées comme parfois nos vies. Puis l’une se met en route. Il est difficile de ne pas penser qu’elle va vers sa mort. La jeune élue, poussée par le vent, s’éloigne de ses sœurs idolâtres, crispées dans une fausse immortalité. La petite vivante avec sa joie muette glisse en oblique vers l’abîme, dans l’angle de la vitre encadrée d’acier froid. Voilà. C’est fini. Vivre n’est rien d’autre que de donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves, disparaître – et continuer, car telle était la parole qui ce matin se fracassait en dizaines de gouttes d’eau sur la vitre insensible d’un train entre Paris et Genève : aucune lumière donnée ne se perd. Nous sommes des paillettes d’or détachées d’une statue vivante. Nous sommes des instants de son souffle, des pollens de sa voix, des petites gouttes de pluie qui prennent le train sans billet jusqu’à l’éternel qui est ceci, ici, maintenant. »

Christian Bobin

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