La délivrance du visible

« Voici maintenant que je puis définir ce que j’entends par la poésie. Nullement, comme pourtant on le dit si constamment aujourd’hui encore, la fabrication d’un objet où des significations se structurent, que ce soit pour prendre au piège la rêverie, ou pour la décevante beauté d’avoir fondu dans leur masse, parcelles de vérité fugitives, des aspects de ce que je suis. Cet objet existe, bien sûr, mais il est la dépouille et non l’âme ni le dessein du poème ; ne s’attacher qu’à lui, c’est rester dans le monde de la dissociation, des objets – de l’objet que je suis aussi et que je ne veux pas demeurer ; et plus on en voudra analyser les finesses, les ambiguïtés expressives, plus on risquera d’oublier une intention de salut, qui est le seul souci du poème. Celui-ci ne prétend, en effet, qu’a intérioriser le réel. Il recherche les liens qui unissent en moi les choses. Il doit me permettre de me vivre dans la justesse, et parfois ses plus hauts moments sont des notations d’évidence pure, où le visible semble être au point de se consumer en visage, où la partie, sans même une métaphore, a parlé au nom du tout, où cela qui se taisait au loin bruit à nouveau et respire dans l’ouvert et la blancheur de l’être. L’invisible, il faut le dire à nouveau de ce point de vue de la parole, ce n’est pas la disparition, mais la délivrance du visible. »

Yves Bonnefoy

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