Les paroles dégelées

« En pleine mer, Pantagruel se leva pour scruter l’horizon et nous dit : Mes compagnons, vous n’entendez pas quelque chose ? Il me semble que j’entends des gens qui parlent en l’air, et pourtant je ne vois personne. Écoutez.

Nous fûmes bien attentifs, et de toutes nos oreilles nous sondions l’air, pour discerner si des voix ou quelque son s’y répandaient… Plus nous persévérions pour écouter, plus nous discernions les voix, jusqu’à entendre des mots entiers.

Cela nous effraya grandement, et non sans cause, de ne voir personne et d’entendre des voix et des sons si divers, d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux…

Le capitaine fit cette réponse : Ne vous effrayez de rien. Ici se trouvent les confins de la mer glaciale, sur laquelle s’est déroulée au commencement de l’hiver dernier une grosse et félonne bataille, entre les Arismapiens et les Néphélibates. Alors tout gela en l’air, les paroles et les cris des hommes et des femmes, le choc des masses, les heurts des harnais, des armures, les hennissements des chevaux, et tout le vacarme d’un combat. Maintenant que la rigueur de l’hiver est passée, et que reviennent la paix et la douceur des beaux jours, ce qui a gelé fond et se fait entendre.

Par Dieu, dit Panurge, je le crois. Mais pourrions-nous en voir une de près ?

Tenez, tenez, dit Pantagruel, en voici qui ne sont pas encore dégelées.

Il nous jeta alors sur le pont de pleines poignées de paroles gelées, qui semblaient des dragées en forme de perles de toutes les couleurs.

Nous y vîmes des mots de gueule, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés. Ils fondaient parce qu’ils se réchauffaient entre nos mains, et nous les entendions réellement. Mais nous ne les comprenions pas, car c’était une langue inconnue… Pantagruel en jeta sur le pont trois ou quatre poignées…

Cela nous amusa beaucoup. Je voulais mettre quelques mots de gueule dans l’huile, pour bien les conserver. Mais Pantagruel m’en empêcha et déclara que c’était de la folie de faire des réserves de ce dont on ne manque jamais. »

François Rabelais

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