Retourner sa langue

« Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ?

Cette question, longtemps, je n’ai pas su me la formuler, et maintenant je ne trouve pas les mots pour y répondre. Non qu’il faille d’autres mots que nos mots, mais ils se disposent spontanément selon des structures qui correspondent à l’ordre moral de la société. Il y a une police jusque dans notre bouche. Pour lever la censure, il faudrait… Que faudrait-il ? En tout cas ne plus jouer le jeu. Et je crois bien porter la guerre civile en nous-même, car il n’y a pas d’autre moyen. Qu’est-ce à dire ? Un rien nous ramène à l’ordre, et parfois même l’arme que nous avions cru braquer contre lui : partout est à l’œuvre une puissance de récupération fantastique. Et d’abord en nous. J’en sais quelque chose…

Nous sommes dupés d’avance parce que la langue est contrôlée…

Le bon goût est l’un des gendarmes de la morale. Il la sert. Il la serre autour de notre gorge et sur nos yeux… Et ici même, j’éprouve mon impuissance à chasser le mien. Comment traiter ma phrase pour qu’elle refuse l’articulation du pouvoir ? Il faudrait un langage qui, en lui-même, soit une insulte à l’oppression. Et plus encore qu’une insulte, un non. Comment trouver un langage inutilisable par l’oppresseur ? Une syntaxe qui rendrait les mots piquants et déchirerait la langue de tous les Pinochet ?…

Le temps nous censure, naturellement. On ne se souvient pas de ce qui est mort. L’oubli se redouble : on oublie l’oublié. Et il y a ce trou au milieu où nos jours vont se perdre. La censure efficace ne rature pas, elle annule, et il n’y a plus de trace. Dès lors ce qui a disparu n’a jamais existé. On n’écrit pas pour dire quelque chose, mais pour délimiter un lieu dont nul ne pourra décréter qu’il n’a pas eu lieu. Il y a un enchaînement, du plus loin, là-bas, jusqu’à cette ligne qui, dirait-on, coule de ma main, et tout cela est mon lieu. Mais qu’est-ce que le lieu vivant s’il s’efface dans cela même qui l’écrit ?…

On écrit un livre. Toute la mémoire y passe. Et du coup, il y a un glissement perpétuel des référents. La censure arrête ce glissement. Elle veut un sens, un seul, et qu’il soit fixe. J’écris. Je pose des mots et ces mots désirent d’autres mots. Le désir produit la rencontre : il est la nécessité de ce qu’on croirait n’être dû qu’au hasard… Pour la première fois de ma vie, j’écris vite, comme émergeant enfin de ces années où je comptais mes mots. Je ne retiens plus rien. J’écris. Que se passe-t-il ? Je me déviole, et je me souviens. Seulement, en se dépliant dans le corps, mes souvenirs en accrochent d’autres, qui ne sont pas tous les miens, et leur croisement fait surgir ces figures, dont ma raison parfois s’épouvante. »

Bernard Noël

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